La horde du Contrevent (Alain Damasio)

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La horde du Contrevent (Alain Damasio)

Message par Cannac le Lun 11 Sep - 16:00

La musique est comme le vent, elle ne s'arrête jamais ; c'est nous qui arrêtons d'écouter.


Alain Damasio a réussi un pari fou : me faire accrocher à un genre qui ne m’intéresse pas a priori : le fantastique. Il a accouché d'une histoire forte dont il faut parler. (pour info, Damasio est devenu un incoutournable de la SF française contemporaine, ses deux bouqins (la horde du contrevent et la zone du dehors) ont été des succès critiques et commerciaux importants, autant dire que cet auteur déchaîne les passions)

Pour faire simple, la horde du contrevent, propose de nous faire suivre une quête, une traversée d’un monde, le tout plongé dans un univers imaginaire teinté de fantaisie. Et moi, ba les univers fantastiques, c’est pas mon truc quoi, mais ce livre a quelque chose de différent, quelque chose d’unique qui peut accrocher quelqu’un qui n’est pas familier du genre. Et si vous aimez les récits fantastiques, foncez !

L’histoire est diablement simple, et c’est ce qui en fait sa beauté : Dans un monde régit par le souffle du vent, qui part de l’amont, pour redescendre à l’aval, il existe des groupes d’élite entraînés à résister au souffle : les hordes. Leur but est de traverser toute la terre pour rejoindre l’extrême amont, l’origine du vent, qu’aucun humain n’a jamais atteint.

La première chose qui frappe, c’est le style. Etant assez attentif à cet élément, la horde du contrevent m’a plus d’une fois touché : Damasio maîtrise le langage et écrit une prose de 700 pages. Il déconstruit la langue, joue sur les sonorités, applique un rôle important à la ponctuation, il a la maîtrise sur le débit des mots, il décrit par les sensations, les sons, le ressenti plus que par le visuel. Néanmoins, il faut être accroché, l’auteur met le lecteur à l’épreuve comme ses personnages : eux doivent contrer le vent, garder leurs appuis pour ne pas être emportés dans la tempête, nous, nous vivons ça à travers le style qui s’abat comme un ouragan, nous faisons partie de la horde. Damasio a ce talent de faire durer certaines situations pendant des pages et des pages, en multipliant les points de vue, pour nous faire ressentir le moindre détail, le moindre craquellement au milieu d’une bourrasque, et ce style assez dense peut déranger parfois. Mais c’est le but ! Il joue avec la langue, en invente des termes sans les définir, compose des phrases à rallonge, et c’est à nous de nous battre contre ça pour remonter jusqu’à l’extrême amont (du livre) avec lui, et c’est ça qui est brillant avec ce livre : il ne se lit pas, il se vit.

C’est une expérience très immersive, en apnée, au cœur d’une zone ou la moindre crampe sera fatale. Mais surtout, c’est un livre qui invite à entrer dans l’action, dans le mouvement à bras le corps, à voyager, à lutter contre l’immobilité. Le livre n’a pas vraiment d’antagoniste, on peut penser au vent, mais en réalité il est un moteur plus qu’un frein. Il y aurait bien ‘‘la poursuite’’, ou quelques protagonistes mal intentionnés, mais on n’insiste assez peu sur ces points. Non, le vrai antagoniste, il est à l’intérieur : c’est le renoncement, la paresse, céder à la facilité, arrêter de contrer le vent pour devenir sédentaire. Et en ce sens le propos du livre devient absolument magnifique, et l’ouvrage donne un véritable élan de motivation. Il parle aussi de notre nécessité d’exister, de nous trouver un rôle, la place à laquelle on est le mieux, dans un groupe, dans la société.

Les thèmes sont assez forts et assez importants, c’est en grande partie ce qui m’a plus à la lecture. On retrouve beaucoup de référence à Deleuze, Spinoza, Nietzsche… Bien qu’on soit dans un univers tout à fait fictif, le propos s’ancre dans le réel, avec une réflexion sur la technologie, un sujet cher à Damasio.

Enfin, point central du livre et qui permet au style toutes ses envolées : L’histoire est racontée par les différents membres de la horde. Il n’y en a que 5 ou 6 vraiment centraux qui occupent la majeur partie de la narration, d’autres qui sont un peu plus secondaires, et certains sont assez inexistants. Mais en se concentrant sur quelques personnages, Damasio leur insuffle un style propre, ainsi on peut avoir un langage très familier, vulgaire, et à d’autres moments des envolées lyriques très soutenues, certains sont assez descriptifs, observateurs, alors que d’autres dans l’interprétation, ou dans la sensation, la force etc. Chaque personnage est marqué d’un symbole, et lorsqu’un nouveau narrateur prend la parole, son symbole figure en début de paragraphe. C’est assez déconcertant au début car il faut apprendre leurs signes, leur nom, leur fonction, mais une fois que tout ceci est intégré, c’est fluide comme un ruisseau, et on prend plaisir de passer d’un personnage à un autre pour suivre deux actions en parallèle, ou pour avoir deux avis sur une même situation (et puis mine de rien on s'attache à ce groupe).

Pour finir je dirai que les premières pages vont vous demander de vous accrocher, on est balancé en plein cœur de l’action sans explication, dépassé par un univers énorme et des termes qu’on ne comprend pas, mais les explications sont distillées à mesure du livre. Pour moi le bouquin n’est pas parfait et il contient quelques déceptions, mais ce livre a connu un succès monstrueux auprès de ses lecteurs, je comprends tout à fait que certains le considèrent comme parfait, aussi bien que je comprends qu’on puisse détester le livre. Mais je le retiens avant tout comme une expérience profondément marquante, magistralement écrite (même si le style Damasio devient parfois trop ‘‘pompeux’’), et surtout c’est un bouquin qui motive, qui donne envie d’agir, et ça c’est son aspect le plus fort à mon sens.

Extrait :
J'adorais, qu'y puis-je ? J'adorais cette vaste étendue de ruines d'après la vague - ces villages ouverts à vau vent désormais, ces forteresses en vrac, dérisoires, comme vieillies dans la nuit, avec leurs pierres bradées sur un tapis de sable, autant de bijoux, épars à ramasser. J'adorais cette sensation d'homme debout, de lame de chair, encore droite sur ce monde horizontalisé, devant ce champ de bataille sans riposte ni ennemi, où rien n'avait été vaincu mais tout lavé à grande eau de bourrasques, tout renouvelé et redonné à nos pas, à notre simple trace. Ce rêve têtu, de la plus haute crétinerie, cette chimère d'atteindre un beau jour le bout de la Terre, tout là-haut, l'Extrême-Amont, à boire le vent à sa source - la fin de notre quête, le début de quoi ? J'adorais.

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